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Faut-il craindre une « wahhabisation » de l’Afrique ?

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Faut-il craindre une « wahhabisation » de l’Afrique ?
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Alors que l’Arabie saoudite a promis de financer le G5 Sahel, Riyad continue sa progression en Afrique. Depuis plusieurs décennies, le royaume investit autant dans les infrastructures que dans la diplomatie religieuse.

En mai dernier, l’Arabie saoudite annonçait l’investissement de près d’un milliard de dollars. Objectif affiché ? Soutenir « les pays en développement d’Afrique » en pleine crise aussi bien économique que sanitaire. Cette annonce, faite par le prince héritier Mohammed ben Salmane lors d’un sommet consacré aux économies africaines, à Paris. « Le Fonds saoudien pour le développement mettra en œuvre de futurs projets, prêts et subventions dans les pays en développement d’Afrique », indiquait alors « MBS ».

Ce n’est pas la première fois que l’Arabie saoudite investit en Afrique. Mais la somme promise est impressionnante. Selon le magazine African Business, en 2019, l’Arabie saoudite était le cinquième investisseur en Afrique, avec près de 4 milliards de dollars d’investissements un peu partout sur le continent. De simples opérations économico-financières ? Si le royaume participe à des projets d’infrastructure en Afrique, comme lorsque le FSD a payé un nouveau réseau routier aux Comores il y a deux ans, l’Arabie saoudite n’en oublie pas pour autant sa diplomatie religieuse et politique. Aux Comores, le royaume avait largement soutenu le président sortant Azali Assoumani et tout fait pour qu’il remporte le scrutin présidentiel.

Une diplomatie religieuse qui a débuté dans les années 1960

La diffusion du wahhabisme en Afrique n’est pas un fait nouveau. Il faut remonter aux années 1960 pour voir les premières traces de tentative de « wahhabisation » de l’Afrique, même si dès les années 1930, le royaume a tenté de première incursions. A l’époque, Riyad comptait sur les riches marchands pour diffuser son islam conservateur. C’est cependant dans les années 1990 que tout s’est accéléré : la pétromonarchie a alors commencé à financer des ONG humanitaires— 16 % des ONG en Afrique sont islamique —, des écoles et des mosquées. Une stratégie mondiale — selon l’historien britannique Charles Allen, l’Arabie saoudite a dépensé, depuis 1979, plus de 70 milliards de dollars pour financer des chantiers à l’étranger —, mais également africaine.

L’objectif fut bien d’imposer l’idéologie wahhabite sur le continent. Cette « diplomatie religieuse » a débuté à Riyad, où les Saoudiens formaient des imams africains qui, de retour dans leurs villages, pouvaient imposer leur vision rigoriste de l’islam. L’ancien haut fonctionnaire français à la Défense Pierre Conesa estime, dans une interview accordée au Point, que « 30 000 personnes ont été formées dans ces universités islamiques saoudiennes ». Selon lui, « on va les retrouver ensuite dans toute la bande sahélienne, au Mali, au Niger, en République centrafricaine ». En tout, assure l’ex-haut fonctionnaire, les Saoudiens dépensent annuellement 7 à 8 milliards de dollars pour leur diplomatie religieuse.

De la religion à la politique

Cette diplomatie religieuse est d’ailleurs un des leviers du conflit sahélien. Le royaume saoudien propose des bourses d’étude pour les universités de Say, du Niger, et du Sahel, à Bamako. L’Occident, estimant que l’Arabie saoudite était un des piliers d’une éventuelle stabilité sur place, s’est jeté dans la gueule du loup en 2017, lorsque le président français Emmanuel Macron a demandé au royaume du Golfe de soutenir financièrement le G5 Sahel. Un risque, aussi bien pour la paix sociale dans la région que pour la politique.

Car lorsque Riyad forme des religieux, ceux-ci n’hésitent pas à sortir de leurs mosquées pour entrer dans l’arène politique. Au Mali, pendant plusieurs dizaines d’années, le royaume a formé des leaders religieux qui, après avoir tenté de s’opposer à l’islam confrérique, se sont invités dans la vie politique nationale. Depuis 2012, l’imam Mahmoud Dicko, qui a présidé le Haut conseil islamique au Mali (HCIM), est devenu l’un des acteurs principaux de la politique malienne, tantôt en faveur du pouvoir, tantôt dans l’opposition. L’installation de l’Arabie saoudite au Mali aura suivi un long chemin, depuis l’ouverture, en 1950, de la première médersa — un institut de formation — wahhabite dans le pays jusqu’à ce que la stratégie saoudienne porte ses fruits. L’imam Dicko a porté la voix du royaume wahhabite en s’opposant au pouvoir malien qui, en 2002, souhaitait mettre fin à l’excision.

D’obscures ONG financées par l’Arabie saoudite

Avec entre 400 et 500 millions de musulmans, l’Afrique est devenue rapidement une véritable cible pour l’Arabie saoudite. A coup de millions, mais également grâce à un prosélytisme efficace, Riyad a pénétré le marché africain assez facilement. Pour ce faire, le royaume a tout fait pour mettre à la marge les marabouts et prôné un réformisme qui a intéressé de nombreux adeptes. Mais les religieux traditionnels, et particulièrement les confréries soufies dans certains pays, sont finalement montées au créneau pour s’opposer à cette percée wahhabite. Mais l’appauvrissement des populations a eu un véritable rôle dans cette extension : profitant des défaillances des Etats africains, l’Arabie saoudite a rapidement estimé qu’il était judicieux d’allier prédication et action sociale ou humanitaire.

Certaines ONG vont être démasquées : les Etats-Unis, au début des années 2000, vont dénoncer les actes terroristes permis grâce à l’ONG Al Haramayn, qui sera finalement interdite. D’autres organisations seront également accusées de financement du terrorisme, mais plusieurs d’entre elles, à l’instar de l’International Islamic Relief Organization, continueront leurs activités. Au Soudan, en Afrique du Sud, en Somalie ou au Nigéria, des millions de dollars seront dépensés par le royaume, via ces ONG pour la plupart très opaques.

Le wahhabisme favorisé par des Etats trop cupides

Outre cette diplomatie religieuse passant par l’éducation et l’humanitaire, le wahhabisme va également prospérer, dans les années 1990, par l’intermédiaire d’une littérature islamique et de cassettes audio vendus librement. Des chaînes de radios et de télévision religieuses vont également voir le jour, puis avec l’avénement d’internet, des sites entièrement consacrés à cet islam rigoriste. « Avec les nouveaux médias, télévision, internet, radios, nous avons désormais accès à plus d’information. Cela a favorisé une meilleure pratique. Les femmes voilées, l’arrêt des cours à l’université pendant les prières, c’est l’émergence de l’islam », résume Boubakar Seydou Traoré, secrétaire général de l’association islamique du Niger et imam de quartier.

Si le wahhabisme a pu s’étendre à ce point ces dernières décennies, à qui la faute ? Aux différents régime, estime Laurence-Aïda Ammour, dans son rapport de recherche consacré à « La pénétration wahhabite en Afrique ». D’un côté, estime-t-elle, Européen et Américains « savent très bien qu’en s’alliant avec les féodaux saoudiens, ils s’allient de fait avec le wahhabisme, maître d’œuvre du salafisme et de la violence djihadiste qu’ils continuent par ailleurs de combattre en vain ». De l’autre, les pouvoirs africains ont été laxistes vis-à-vis de cette extension de l’influence saoudienne. Une influence qui s’étend, écrit la chercheuse, « avec la complaisance d’Etats trop contents de profiter d’une source de financement quasi illimitée. Ainsi confortés par des pouvoirs autoritaires et faibles, les wahhabites sont assurés de pouvoir utiliser l’islam et le dollar pour faire évoluer tel ou tel régime et contrecarrer toute velléité de démocratisation politique ». Ou quand la religion finit par rencontrer la politique.

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