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Le postcolonialisme : une impasse conceptuelle à interroger ?

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Le postcolonialisme : une impasse conceptuelle à interroger ?
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Le concept de postcolonialisme est largement usité dans les champs académique et politique. Il est pourtant discutable, notamment parce qu’il tend à essentialiser les sociétés anciennement colonisées, écrit Etienne Huyghe, doctorant en relations internationales.

Le postcolonialisme, qui a émergé à la fin des années 1970, constitue aujourd’hui un courant de pensée particulièrement influent dans le monde académique français et international.

Les études produites dans le champ du postcolonialisme concentrent leur analyse sur les effets passés et présents de la domination culturelle et psychique exercée sur les sociétés et les populations anciennement colonisées. Les travaux s’en réclamant, ou utilisant des concepts qui en sont issus, se sont multipliés au cours de ces dernières années, sans que les prémisses théoriques qui leur servent de socle soient toujours interrogées.

Or le paradigme postcolonial déborde largement du seul espace universitaire et s’invite aujourd’hui dans le débat politique, orientant, de manière plus ou moins consciente, la prise de décision publique dans l’espace national et international. Si certains de ces travaux ont pu offrir un regard renouvelé et fécond sur les permanences symboliques du colonialisme, un regard critique s’impose aujourd’hui. Car en essentialisant les groupes sociaux étudiés, en négligeant les trajectoires historiques anciennes et singulières des États considérés, et en méconnaissant les transformations fondamentales à l’œuvre au sein du système international contemporain, le paradigme postcolonial risque à présent de se transformer en une véritable ornière conceptuelle, nuisant à la bonne compréhension des dynamiques sociales en cours, en France comme à l’étranger. Soixante ans après les indépendances africaines, une nouvelle feuille de route théorique et pratique doit être proposée.

Une définition aux contours flous

La parution, en 1978, de l’essai-phare d’Edward Saïd L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident marque, pour de nombreux historiens, le moment d’émergence formel des études postcoloniales.

Influencé par le double héritage de la pensée de Michel Foucault et des auteurs de la French Theory d’un côté, de celui des tenants des Subaltern studies de l’autre, Saïd ouvre avec cet ouvrage un nouveau champ de recherche en s’interrogeant sur les sources de la domination culturelle imposée à l’Orient par l’Occident. Il s’agit moins ici de questionner l’existence de structures économiques et politiques assurant la « mise en dépendance » d’un État sur un autre, dans une perspective marxiste, que de montrer que la domination opère avant tout par la maîtrise et l’imposition d’un langage, d’un registre symbolique.

C’est sur ce socle initial que de nombreux travaux vont être développés dans les universités américaines au cours des décennies 1980 et 1990, par des auteurs et intellectuels se réclamant du postcolonialisme, tout d’abord dans les départements de littérature comparée avant de se développer en histoire, philosophie et en anthropologie. Leur diffusion gagnera rapidement l’espace académique international.

En France, au début des années 2000, le courant postcolonial est initialement reçu par le monde académique avec une certaine vigilance. Une vigilance qui sera interprétée par les tenants du postcolonialisme comme une forme de conservatisme ou de provincialisme. Pourtant, la grande hétérogénéité des travaux et des concepts issus des études postcoloniales pose indiscutablement question.

Quelle est, tout d’abord, la définition sociologique à donner au postcolonialisme ? Quels en sont les jalons, les limites théoriques ? Le préfixe « post- » du terme postcolonialisme a peu à voir avec un cadrage chronologique. Il ne s’agit pas tant de décrire un moment historique singulier de la vie des sociétés s’ouvrant à la suite de la colonisation que de « penser le postcolonial comme tout ce qui procède du fait colonial, sans distinction de temporalité », selon la formule de l’anthropologue Akhil Gupta.

Fort de cette définition élastique, le postcolonialisme peut être mobilisé pour analyser toutes les formes de domination contemporaines, au Nord comme au Sud, et ce indépendamment de la spécificité des contextes historiques, géographiques ou sociaux considérés. Cela ne va pas sans poser de sérieuses difficultés. Des auteurs tels que Jean‑François Bayart, auteur en 2010 d’un essai critique sur les études postcoloniales, s’interrogent : où commence et où s’achève le postcolonial ? La postcolonialité devient un « fait social total » dont la portée explicative est générale mais dont la définition sociologique demeure pourtant très fragile.

Cette fragilité est en outre renforcée par une profonde faiblesse méthodologique liée à la genèse des études postcoloniales dans les départements de littérature comparée. En s’intéressant davantage aux discours et aux représentations des acteurs du monde social qu’à leurs pratiques réelles, les travaux issus des études postcoloniales en viennent souvent à enfreindre une des principales règles de l’analyse sociologique : distinguer les discours des pratiques, ces dernières se devant d’être documentées par un travail de terrain rigoureux, répondant aux canons scientifiques. Mais les critiques adressées au postcolonialisme ne sont pas seulement d’ordre méthodologique ; elles sont également de nature épistémologique.

Le risque de l’essentialisme

En se focalisant sur la persistance des rapports de domination symboliques issus de la colonisation, au détriment d’une lecture plus fine prenant en compte les tensions sociales internes qui parcourent les sociétés ainsi que la diversité des situations coloniales et postcoloniales, le postcolonialisme tend à figer les rapports sociaux autour d’une vision monolithique conduisant à l’enfermement des acteurs du monde social dans une logique binaire d’opposition entre un « eux » et un « nous ». Or cette grille de lecture conduit paradoxalement à essentialiser les sociétés et les populations considérées.

Comme le précise Emmanuelle Sibeud, elle risque de maintenir les ex-colonisés dans ce moment singulier qu’est la période coloniale, « en redonnant involontairement un second souffle à l’idée absurde que la domination les aurait fait entrer dans l’histoire ».

En postulant l’absence de rupture entre le moment colonial et la période qui s’est ouverte à sa suite, offrant ce faisant peu de place à l’engagement des acteurs politiques des indépendances, le postcolonialisme contribue à perpétuer, en l’inversant, l’hégémonie coloniale. À la manière d’une prophétie auto-réalisatrice, le postcolonialisme fait du moment colonial la matrice historique des sociétés du Sud et, par effet retour, des sociétés du Nord.

Du postcolonialisme au courant décolonial, un continuum conceptuel

Mais le postcolonialisme n’est pas seulement descriptif, il est également porteur d’un projet politique. À ce titre, ses effets dépassent le champ académique et s’invitent aujourd’hui dans le débat public.

En fournissant à ceux qui se saisissent de ce projet politique un répertoire idéologique et symbolique, les études postcoloniales apparaissent indissociables d’un certain nombre de mouvements sociaux s’en réclamant, parmi lesquels le courant décolonial. Souhaitant prolonger les travaux issus des études postcoloniales par un engagement politique sur le terrain, les tenants du courant décolonial entendent traquer les continuités coloniales, jusque dans les imaginaires.

Mais parce qu’il repose sur des prémisses sociologiques largement erronées, pétries d’essentialisme, ce courant renforce les identités qu’il prétend pourtant déconstruire. La radicalité croissante du courant décolonial, son insistance à racialiser les rapports sociaux, ont récemment conduit certains auteurs du postcolonialisme à prendre leurs distances vis-à-vis de plusieurs des tenants de ce courant. C’est pourtant la faiblesse scientifique inhérente au paradigme postcolonial couplée à son ambition normative et politique originelle qui autorise les errements actuels du courant décolonial.

Un cadre trop étroit pour comprendre les permanences et les ruptures au sein des sociétés contemporaines

Le postcolonialisme apparaît aujourd’hui paradoxalement dépassé pour rendre compte des transformations en cours à l’échelle internationale et dans les sociétés ayant subi la colonisation.

En faisant du moment colonial le jalon principal de l’histoire de ces sociétés, le paradigme postcolonial tend à faire disparaitre de l’analyse la longue et riche histoire des sociétés anciennement colonisées. Or les phénomènes sociaux qui traversent aujourd’hui ces sociétés, particulièrement sur le continent africain, ne peuvent être compris sans mobiliser l’étude de la longue durée.

Soixante ans après les indépendances africaines, les nouvelles formes politiques et sociales qui émergent sur le continent empruntent autant aux institutions issues des colonisations qu’aux registres de légitimité inscrits dans l’histoire africaine précoloniale. Ce phénomène d’hybridation de l’État s’explique pour Jean‑François Bayart par la compénétration des registres de légitimité du politique en Afrique. Le paradigme postcolonial apparaît peu utile pour comprendre cette transformation.

Par ailleurs, dans un contexte de multipolarisation du monde et de profonde transformation des rapports de force internationaux – y compris en matière culturelle –, les sociétés africaines se nourrissent aujourd’hui de nouvelles influences qui relativisent le poids symbolique de la domination postcoloniale.

En outre, loin de n’être que des réceptacles passifs et dominés des influences culturelles produites à l’étranger, ces sociétés contribuent largement à façonner la culture mondiale d’aujourd’hui. Le postcolonialisme apparaît de ce fait décalé pour comprendre des phénomènes tels que l’engagement des diasporas africaines au profit de leur continent d’origine, qui résulte souvent d’une hybridation entre des apports culturels et matériels multiples, non réductibles à une opposition binaire entre colonial et colonisé.

Parce qu’il est assis sur un socle théorique trop fragile, que sa dimension normative tend à cristalliser les identités qu’il prétend déconstruire et qu’il tend à occulter l’autonomie des trajectoires historiques des États considérés, particulièrement sur le continent africain, le postcolonialisme s’apparente aujourd’hui à une impasse. Sans méconnaître l’apport bien réel des travaux qui ont pu être produits dans le champ des études postcoloniales, il apparaît aujourd’hui nécessaire de dépasser ce paradigme, trop étroit pour le monde social contemporain. Il en va de notre capacité à comprendre sa dynamique, à accompagner ses transformations.The Conversation

Etienne Huyghe, Doctorant en Relations Internationales à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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